Empuriabrava ou Ampuriabrava ?
Il y a quelques jours, nous avons publié cette question sur Facebook sous la forme d’un jeu :
Une question volontairement simple, presque anodine, puisque chacun d’entre nous a probablement écrit ou prononcé l’un de ces deux noms sans vraiment se demander pourquoi il existait deux orthographes.
Mais les réponses ont rapidement dépassé le simple choix entre un A et un E.
Les participants ont apporté leurs souvenirs, leurs connaissances, leurs propres recherches et parfois leurs hypothèses. Certains se sont même répondu entre eux, transformant peu à peu le petit jeu en véritable discussion autour de l’histoire de notre ville.
Et c’est précisément ce qui nous a donné envie d’aller plus loin.
Car derrière ce simple changement de lettre se trouvent l’histoire de la création d’Empuriabrava, ses premiers documents administratifs, les noms utilisés par ses promoteurs, les langues de notre territoire, mais aussi une question beaucoup plus large : comment l’histoire et les différentes langues d’un territoire peuvent-elles être montrées aux visiteurs sans que l’une ait besoin d’effacer l’autre ?
Nous avons donc repris les documents, les archives, les anciennes cartes postales et les témoignages disponibles.
Et finalement, la réponse est beaucoup plus intéressante qu’un simple A ou E.
Une participante résumait finalement assez bien l’aventure : « Voilà un débat bien mené, pour notre plus grand plaisir. »
Vous avez été nombreux à répondre, certains très rapidement, d’autres après quelques recherches… et certains ont même commencé à répondre aux réponses des autres ! 😂
Et finalement, vous avez soulevé beaucoup plus de questions que celle que je vous avais posée.
Alors voici ma réponse.
Tout d’abord : le A n’est pas une invention.
Historiquement, le projet de la marina s’est bien écrit AMPURIABRAVA.
Et là, je ne parle pas d’un vieux souvenir, d’une carte postale retrouvée dans un grenier ou de quelqu’un qui affirme : « Moi, dans les années 70, j’écrivais comme ça. »
Je parle des documents du projet lui-même.
La mairie de Castelló d’Empúries indique aujourd’hui dans son propre historique que le premier projet présenté en 1965 portait le nom :
« Plan Parcial de Ordenación de Ampuriabrava. 1ª fase »
Puis, le 26 juin 1967, la Commission provinciale d’Urbanisme et d’Architecture approuvait définitivement le Plan Parcial d’Ordenació « Ampuriabrava ». La mairie retient d’ailleurs cette date comme celle de la naissance de la marina résidentielle.
Et ce n’est pas tout.
La société qui a ensuite développé le projet s’appelait Ampuriabrava S.A.
La mairie le rappelle elle-même dans son historique lorsqu’elle indique qu’en 1974 Ampuriabrava S.A. céda la première phase de la construction à la municipalité.
Et la Generalitat conserve dans son portail Catalunya País d’Arxius un document audiovisuel de 1970, provenant précisément de l’Arxiu Municipal de Castelló d’Empúries, dont le titre est :
« Ampuriabrava »
Référence archivistique : CAT-AMCE-63-1.
Donc, à ceux qui ont répondu Ampuriabrava, vous n’aviez finalement pas tout à fait tort ! 😉
Et à ceux qui ont répondu Empuriabrava, vous n’avez pas tout à fait tort non plus.
Parce qu’il y a une deuxième histoire : celle de la langue.
Aujourd’hui, Empuriabrava est bien la forme catalane et la forme officielle utilisée.
Et c’est là qu’il faut éviter un raccourci que j’ai vu apparaître dans plusieurs réponses :
le A n’est pas simplement la conséquence démontrée d’une décision prise par Franco pour « castillaniser » le nom.
Pourquoi ?
Parce que les documents du projet montrent simplement que le nom Ampuriabrava était celui employé dès les débuts administratifs de la marina, pendant cette période historique.
La Generalitat elle-même décrit d’ailleurs la construction comme ayant commencé en 1964, sous le régime franquiste, et explique que le projet était alors fortement tourné vers les investissements et la clientèle étrangère. Mais cette description historique ne dit absolument pas que Franco aurait imposé le A.
Et c’est une nuance importante.
Et puis il y a les cartes postales…
Celles que certains d’entre vous ont probablement déjà vues :
AMPURIABRAVA – COSTA BRAVA
sur des cartes et documents touristiques des années 60/70.
Elles montrent quelque chose de très simple :
le A n’était pas seulement dans les dossiers administratifs. Il était aussi utilisé commercialement et touristiquement.
Et cela correspond assez bien à l’histoire de la marina : dès ses débuts, les promoteurs cherchaient notamment à attirer une clientèle étrangère. La mairie souligne d’ailleurs le succès particulièrement important rencontré auprès du tourisme allemand.
Donc non, le A n’est pas sorti d’un chapeau français quelques décennies plus tard. 😂
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Et puisque Joan nous a rappelé qu’il faut regarder les documents anciens…
Je suis parfaitement d’accord avec lui.
Il nous a montré un document ancien portant ROSES, et il a raison sur un point essentiel : pour savoir comment un lieu s’est appelé, il faut regarder les documents de son époque.
C’est exactement ce que nous avons fait.
Et c’est justement ce qui fait toute la différence entre Roses / Rosas, qui est un toponyme ancien, et Empuriabrava / Ampuriabrava, qui concerne une marina dont la construction ne commence que dans les années 1960.
Et c’est là qu’une autre question mérite d’être posée.
Si l’on prend l’exemple de Roses, le nom actuel n’est pas simplement la traduction catalane du nom antique Rhode : il est le résultat d’une longue évolution du toponyme au fil des siècles.
Alors pourquoi chercher à expliquer Empuriabrava par une simple transformation linguistique du A en E ?
Donc la méthode de Joan est excellente.
Mais lorsqu’on applique cette méthode à Empuriabrava…
les documents historiques du projet nous donnent bien AMPURIABRAVA.
– Et il y a une autre différence, beaucoup plus pratique.
Lorsque vous dites à un Français que vous partez à Roses, il peut très bien penser… aux fleurs. 😄
Lorsque vous lui dites que vous partez à Rosas, il sait immédiatement que vous parlez de cette ville de la Costa Brava.
Ce n’est pas simplement une question d’habitude linguistique : c’est aussi une question de communication et de marketing touristique.
Les moteurs de recherche et les sites touristiques français utilisent encore largement « Rosas » pour permettre aux voyageurs français d’identifier immédiatement la destination. Même aujourd’hui, on trouve des contenus touristiques français qui emploient volontairement les deux formes « Rosas » et « Roses » pour être compris et trouvés par leur public.
À l’inverse, le nom officiel actuel est bien Roses, et les organismes touristiques officiels l’utilisent ainsi.
C’est donc très exactement du marketing : on utilise le nom officiel, mais on n’oublie pas le nom sous lequel le public vous connaît.
Et maintenant, une autre façon de regarder la question : le Pays basque.
C’est ici que j’ai trouvé une comparaison particulièrement intéressante.
Au Pays basque, nom de ville Dancharia / Dantxarinea.
Sur la signalisation que j’ai photographiée, les deux formes apparaissent.
Et ce principe existe également dans la réalité routière de l’autre côté de la frontière.
Je trouve cette manière de faire particulièrement intelligente.
Pourquoi ?
Parce que la présence du nom français ou espagnol ne fait pas disparaître le nom basque.
Au contraire.
Elle permet au visiteur qui ne connaît pas la langue locale de découvrir immédiatement qu’il existe une autre langue et une autre forme du nom.
Les Basques ont parfaitement intégré l’intérêt de cette double signalisation : elle souligne et renforce la présence de leur langue tout en répondant aux besoins touristiques d’une région ouverte sur des visiteurs venant de l’extérieur.
Et finalement, cela me fait réfléchir à notre propre région.
Pourquoi faudrait-il nécessairement choisir entre deux formes historiques ou linguistiques ?
Pourquoi ne pas montrer les deux lorsqu’elles ont une histoire réelle ?
On n’attire pas en fermant les fenêtres, mais au contraire en les ouvrant et en montrant. On n’attire pas en repoussant en rejetant mais en donnant envie…
Alors, finalement, que faut-il écrire ?
AMPURIABRAVA
→ la forme que l’on retrouve dans l’histoire administrative et commerciale des débuts de la marina, dans les plans, dans le nom de la société et dans les documents des premières années.
EMPURIABRAVA
→ la forme catalane officielle et celle que nous utilisons aujourd’hui.
Et voilà comment un petit jeu de dimanche soir, avec une photo du restaurant Ô Divin, nous aura finalement amenés à parler d’urbanisme, d’archives, de cartes postales, de langues, de signalisation, de tourisme…
et même à faire travailler les uns les autres dans les commentaires !
Merci à tous pour votre participation.
Et finalement, après toutes ces réponses…
le jeu a été peut-être beaucoup plus « divin » que prévu.
Et pour conclure, il suffit parfois de regarder sous nos pieds. Comme l’a signalé Céline, même les bouches d’égout actuelles portent encore le nom AMPURIABRAVA, coulé dans la fonte. Une trace discrète, mais bien réelle, de l’histoire de la marina et de son nom d’origine.
Dans la même série lire aussi : Comment moderniser Empuriabrava
