Qui fait encore vivre nos villes ?

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Au-delà du logement : quand les territoires changent de visage

Lorsque l’on évoque les stations balnéaires, le débat se concentre souvent sur le logement.

Les uns accusent les locations touristiques de faire monter les prix. Les autres rappellent qu’elles participent à l’activité économique locale. Chacun avance ses chiffres, ses exemples et ses arguments.

Pour ma part, j’ai déjà eu l’occasion d’expliquer pourquoi je considère que les locations touristiques déclarées font partie intégrante de l’économie de nombreux territoires. Dans des communes comme Empuriabrava, Roses, L’Escala, mais aussi dans de nombreuses stations de la côte méditerranéenne comme la Grande Motte pour ne citer qu’elle ou de la façade atlantique comme Biarritz, elles participent à un équilibre économique qui existe parfois depuis plusieurs générations. Cette activité économique a également permis à de nombreux territoires de conserver une partie de leur population. À mesure que la pêche, l’agriculture ou d’autres activités traditionnelles perdaient de leur importance économique, le tourisme est devenu un relais de croissance. Sans lui, nombre de jeunes auraient été contraints de quitter leur région pour trouver un emploi. C’est une réalité que les critiques du tourisme oublient parfois un peu vite.

Réduire la question du logement à la seule présence des touristes me paraît donc souvent excessif. Réduire la question du logement à la seule activité touristique masque souvent les insuffisances des politiques publiques en matière d’aménagement et de gestion territoriale.

Mais avec le temps, une autre question a commencé à émerger.

Une question moins économique.

Une question plus discrète.

Que devient un territoire lorsque ceux qui y vivent toute l’année deviennent progressivement minoritaires ?

Car au-delà des chiffres du marché immobilier, une autre réalité se dessine dans de nombreuses stations résidentielles.

Les logements restent.

Les bâtiments restent.

Les commerces restent. Encore que, lorsque la population permanente diminue, l’instabilité commerciale commence à apparaître.

Mais la population permanente diminue.

À sa place apparaît une population plus mobile, plus saisonnière, plus intermittente.

Cette évolution n’a rien d’anormal.

Les résidences secondaires ont toujours existé.

Les séjours touristiques aussi.

Mais lorsque la proportion devient très importante, le fonctionnement quotidien du territoire se transforme.

Ceux qui vivent sur place toute l’année développent une connaissance que l’on remarque rarement tant qu’elle existe.

Ils connaissent les équipements.

Ils connaissent les réseaux.

Ils connaissent l’histoire des bâtiments.

Ils savent pourquoi telle réparation a été effectuée ou aurait dû l’être.

Pourquoi telle solution a échoué.

Pourquoi tel problème revient régulièrement.

Ils constituent en quelque sorte la mémoire technique et humaine des lieux, celle qui conserve au fil des années la connaissance des problèmes récurrents, des solutions tentées et des erreurs à ne pas reproduire.

Cette mémoire ne figure dans aucun règlement.

Elle n’apparaît dans aucun budget.

Pourtant, elle joue souvent un rôle essentiel dans le bon fonctionnement d’une résidence, d’un quartier ou d’une commune.

Lorsque cette population permanente diminue fortement, une partie de cette connaissance disparaît avec elle.

Les décisions continuent naturellement à être prises.

Les assemblées continuent à se tenir.

Vue d'un canal d'Empuriabrava avec une passerelle piétonne et des résidences en bord d'eau illustrant la coexistence entre habitants permanents, résidences secondaires et activité touristique.
Le canal évoque la vie quotidienne, la passerelle le dialogue entre des visions parfois différentes du territoire, tandis que les résidences rappellent qu'une part croissante du logement n'est occupée que temporairement.

Les budgets continuent à être votés.

Mais l’expérience quotidienne du terrain devient progressivement plus rare.

Ce phénomène est particulièrement visible dans certaines copropriétés, où quelques résidents permanents côtoient une majorité de propriétaires présents seulement quelques semaines par an.

La situation est parfaitement légale.

Elle est même logique.

Mais elle soulève parfois une interrogation simple.

Une résidence peut-elle être gouvernée exactement de la même manière lorsque la plupart de ceux qui participent aux décisions ne vivent pas quotidiennement leurs conséquences ?

La question mérite au moins d’être posée.

Non pour opposer les propriétaires entre eux.

Non pour remettre en cause le droit de propriété.

Et encore moins pour stigmatiser les résidences secondaires, qui participent elles aussi à la richesse des territoires.

Mais parce qu’il existe une différence réelle entre posséder un lieu et le vivre chaque jour.

Cette réflexion permet peut-être aussi de mieux comprendre certaines réactions observées dans les stations balnéaires.

Derrière le débat sur le logement se cache souvent autre chose.

Une inquiétude plus profonde.

La crainte de voir disparaître progressivement la population qui fait vivre un territoire douze mois par an.

La crainte de perdre une part de sa mémoire collective.

La crainte de devenir spectateur de l’évolution de lieux que l’on habite encore.

À cela s’ajoute parfois le sentiment que certaines activités clandestines ou non déclarées profitent des infrastructures, de l’image et de l’organisation collective sans contribuer de manière équivalente à leur financement.

Là encore, l’agacement exprimé par certains habitants n’est pas toujours une opposition au tourisme.

Il traduit souvent une demande d’équilibre.

Un équilibre entre activité économique et qualité de vie.

Entre attractivité et fonctionnement quotidien.

Entre investissement et implication.

Finalement, le véritable débat n’est peut-être pas uniquement celui du logement.

Il est peut-être plus large.

Comment conserver une vie permanente, une mémoire locale et une capacité d’action collective dans des territoires dont une part croissante des logements n’est occupée que temporairement ?

Car un territoire ne se résume pas à son immobilier.

Il se construit aussi grâce aux femmes et aux hommes qui l’habitent, l’entretiennent, le connaissent et le font vivre tout au long de l’année.

La véritable question n’est peut-être pas de savoir combien de logements touristiques un territoire peut accepter, mais combien d’habitants permanents il peut perdre avant que les caméras ne remplacent progressivement les voisins, la mémoire des lieux et la vigilance naturelle de ceux qui y vivent toute l’année.

MP

Lire dans la même série : Comment Moderniser Empuriabrava

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