La fracture numérique

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Deux mondes face à l’écran : la fracture numérique

Internet devait être un espace d’ouverture. Un lieu où chacun pouvait accéder à la culture, au théâtre, à la musique, au cinéma, à la littérature, aux services publics, à l’information, à l’apprentissage. Un lieu qui rapproche.

Mais en 2026, Internet ne rapproche plus. Il sépare.

Et cette séparation n’a jamais été aussi nette, aussi brutale, aussi silencieuse.

Le monde de ceux qui savent

Ceux qui ont appris, souvent seuls. Ceux qui ont passé vingt ans à comprendre, tester, réparer, contourner, s’adapter. Ceux qui, à 70 ans et plus, savent encore naviguer dans un univers qui change tous les mois.

Ils ne sont pas nombreux. Ils sont l’exception.

Le monde de ceux qui ne savent pas

Ceux qui n’ont pas eu la chance, le temps, l’envie ou la force d’apprendre. Ceux pour qui chaque écran est une menace. Ceux qui, face à une double identification, un code SMS, une interface qui change, un message d’erreur incompréhensible… abandonnent et ne reviennent plus.

Ils disparaissent du numérique comme on disparaît d’un pays dont on ne parle plus la langue.

Et ce n’est pas leur faute. C’est le système qui les oublie.

Et au milieu… les petits malins

Ceux qui ont compris comment profiter du chaos. Ceux qui vivent de la confusion, de la peur, de la méconnaissance. Ceux qui :

  • vendent des services inutiles,
  • facturent des interventions absurdes,
  • profitent de la vulnérabilité,
  • écrasent financièrement ceux qui veulent juste “essayer”,
  • escroquent les plus fragiles,
  • transforment la fracture numérique en fracture économique.

Ce sont eux qui gagnent le plus dans ce nouveau paysage. Pas les innovateurs. Pas les utilisateurs. Pas les citoyens.

Les profiteurs.

Un monde plus sélectif que n’importe quelle société avant lui

Le numérique moderne a créé une forme de sélection que ni les régimes politiques, ni les idéologies, ni les systèmes sociaux n’avaient jamais osé imposer.

Cette sélection n’est pas exercée par la force. Elle est imposée par :

  • la complexité croissante des outils,
  • la vitesse à laquelle tout change,
  • la dématérialisation systématique des services,
  • l’absence totale d’alternatives physiques,
  • l’indifférence envers les personnes les moins à l’aise avec la technologie.

Entre ceux qui maîtrisent le numérique et ceux qui en sont exclus, un fossé s’est creusé. Et au milieu, une zone grise s’est installée : celle des individus et entreprises qui profitent de cette confusion.

Ceux-là exploitent la méconnaissance, vendent des solutions inutiles, facturent des interventions abusives, ou escroquent les plus fragiles. Ils transforment la fracture numérique en fracture économique.

Le résultat est un monde où l’accès à l’information, aux services, à la culture et même à certains droits dépend désormais d’une compétence technique que tout le monde ne possède pas. Un monde où la technologie, censée rapprocher, finit par trier.

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Illustration montrant plusieurs groupes séparés par un gouffre : lettrés, illettrés et personnes non formées au numérique, symbolisant une fracture sociale multiple.
Une fracture à plusieurs niveaux : entre lettrés, illettrés et non‑initiés du numérique, trois mondes séparés par le même gouffre.

Le progrès n’est pas un progrès s’il laisse des gens derrière

Internet devait être un outil d’accès universel. Il est devenu un filtre.

Et au milieu de ce filtre, il reste quelques-uns — comme vous et moi — qui tiennent encore debout, qui comprennent encore, qui résistent encore.

Mais autour, beaucoup tombent. Et personne ne les voit tomber.

Le numérique devait être un pont. Il est devenu un tri.

Et dans ce tri, il n’y a pas seulement ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Il y a aussi ceux qui, déjà hier, étaient en difficulté avec l’écrit. Ceux pour qui chaque formulaire, chaque phrase, chaque consigne est un obstacle. Ceux qui cumulent deux fractures : l’ancienne et la nouvelle.

Tant qu’on ne dira pas les choses clairement, tant qu’on ne reconnaîtra pas cette réalité multiple, tant qu’on laissera les petits malins profiter du chaos… le fossé continuera de s’élargir.

Le progrès n’a de sens que s’il est partagé. Le reste n’est que décor.

MP

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